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Festival de Marseille : le dur combat de la modernité
Le Festival de Marseille bataille courageusement pour faire
comprendre une esthétique contemporaine là où l'on vit toujours dans la
nostalgie d'un passé fantasmé.
Trois anciens danseurs de Merce Cunningham, invités
séparément à se produire dans des spectacles dont ils sont les auteurs et
programmés lors de ce Festival de Marseille 2010, auront donné une jolie touche
d'originalité, de par cette conjonction inédite, à une programmation toujours
courageusement axée sur la modernité. Courageusement ! Car s'il y a bien
évidemment, dans une grande cité comme Marseille, toute une part du public
avide de découvertes, le climat ambiant est plutôt porté à la stagnation, au
conservatisme, voire au désintérêt total de la population pour tout ce qui
touche aux arts contemporains.
Venus en éclaireurs
La compagnie de Merce Cunningham va se dissoudre dans plus
d'un an, comme l'avait demandé le chorégraphe défunt. Et ces trois danseurs qui
n'en font plus partie auront été invités cette année comme des éclaireurs,
comme pour annoncer l'ultime tournée mondiale de la troupe qui l'an prochain
passera par le Festival de Marseille. Parmi ces trois danseurs, le Genevois
Frédéric Gaffner, dit Foofwa d'Imobilité, dont on n'a malheureusement pas vu le
spectacle...lui qui aura été indéniablement l'un des plus éblouissants
interprètes d'une troupe qui en a vu défiler beaucoup durant près de six
décennies d'existence. Mais encore le Français Cédric Andrieux, qui compte lui
aussi parmi les rares Européens à avoir été engagés par le chorégraphe de
Westbeth. Et Jonah Bokaer, Américain, lui, mais d'origine tunisienne par son
père et galloise par sa mère, francophone comme ses deux jeunes compères.
Une attention extraordinaire
Cédric Andrieux est interprète et co-auteur du spectacle qui
porte son nom, lequel a été sobrement pensé et mis en scène par Jérôme Bel. On
se souvient que celui-ci avait réussi un formidable pari en osant porter sur la
scène de l'Opéra de Paris une danseuse, Véronique Doisneau, venue raconter au
public sa vie d'artiste de l'Opéra, ses espoirs, ses joies, ses désillusions,
ses amertumes. Une « confession » qui avait alors fait sensation,
tant elle était éloquente, tant elle avait été conduite magistralement par son
concepteur et son héroïne. Avec « Cédric Andrieux », l'effet est
moins radical pour ceux qui ont déjà vu « Véronique Doisneau », mais
la réussite est la même. L'univers évoqué, au Conservatoire, chez Cunningham
surtout, puis au Ballet de l'Opéra de Lyon, là où a été formé, puis a dansé
Cedric Andrieux, est certes moins étouffant, moins méphitique que celui du
Ballet de l'Opéra de Paris et de la danse classique en général. Mais la
narration du danseur, qui relate lui aussi sa vie d'interprète en l'illustrant
par les exercices de la classe de Cunningham ou par des extraits de
chorégraphies de celui-ci ou de Trisha Brown, n'en est pas moins savoureuse.
Durant plus d'une heure, dans le public considérable venu le découvrir,
l'attention a été extraordinaire. Pourquoi une écoute si exemplaire devant un
exercice assez ardu et somme toute périlleux ? Grâce à la simplicité, à la
sincérité du héros. Grâce à la justesse du propos. Grâce à un je ne sais quoi
d'ironique, de drôle dans sa narration, à tout ce que l'on comprend aussi des
difficultés à travailler l'une des écritures chorégraphiques les plus savantes,
les plus complexes de l'histoire de la
Danse, celle de Cunningham. Grâce à la sobriété de la mise en
scène, au déroulement efficace de cette remarquable leçon de vie. Le ton bas,
presque monocorde adopté par Cédric Andrieux et Jérôme Bel, a pu un moment
paraître agaçant, pour être un tic fort à la mode dans les milieux
chorégraphiques branchés. Il se révèle ici légitimé. « Une manière de parler,
souligne justement Cédric Andrieux, qui par sa neutralité, évite d'imposer au
spectateur des sensations, des sentiments qui seraient les miens, et le laisse
libre d'appréhender à sa façon ce que je raconte ». Un principe tout
cunninghamien de liberté laissée au public !
Cédric Andrieux, en septembre, et en anglais, reprendra sa
performance à New York, au Joyce Theater, devant le public qui, avec les
Parisiens, connaît le mieux le travail de Cunningham. Elle avait été créée au
Théâtre de la Ville
à Paris, en automne dernier, lors de soirées données en hommage à Merce
Cunningham.
Trois cas d'amnésie
Du même Cunningham, Jonah Bokaer a tout appris et rien
oublié. Mais outre le fait qu'il est un danseur magnifique, qui met en
mouvement ses bras de façon magique, le langage qu'il utilise dans « Three
Cases of Amnesia » (Trois cas d'amnésie) lui est éminemment personnel. A
l'image d'ailleurs de Frédéric Gaffner, il a réussi à être lui-même, et non une
pâle et lointaine copie du maître. Entremêlés de figures de virtuosité, de
séquences de « happening » et d'images vidéos, ses trois soli
consécutifs montrent un corps extrêmement délié et l'esprit agile qui lui
correspond. Si ce n'est pas renversant, c'est en revanche très bien maîtrisé, beau,
surprenant, séduisant. Dans une diagonale éclairée par un faisceau de lumière
qui va diminuant au fur et à mesure qu'on s'approche de sa source, Jonah Bokaer
se dépouille peu à peu d'une infinité de couches de vêtements jusqu'à ce que sa
nudité à peine devinée se fonde dans l'obscurité. Puis, toujours (pudiquement)
nu, il descend les degrés d'un escalier métallique en vidant dans sa gorge une
grande bouteille d'eau. Un hommage au « Nu descendant l'escalier »
de Marcel Duchamp. L'utilisation d'un logiciel de composition
chorégraphique, comme celui imaginé pour Cunningham, permet de découvrir sur
écran les prouesses inhumaines que compose le logiciel. Prouesses que sur scène
Jonah Boaker reproduit avec une virtuosité diabolique.
La loi des contrastes
Rien n'aura été plus curieux que de découvrir le même soir
deux spectacles, les plus diamétralement opposés qui se peuvent imaginer. Celui
de Paul André Fortier, « Cabane » est un « happening »
programmé par le Festival de Marseille et présenté tour à tour dans différents
lieux de la ville, la
Vieille Charité, la
Bourse ou la
Friche de la
Belle de Mai. L'autre, sans lien aucun avec le festival, est
un spectacle traditionnel, un trio chorégraphique conçu par un danseur du
Ballet national de Marseille, Julien Lestel, et présenté à l'Opéra avec le
soutien financier de la ville et en présence du maire de Marseille qui, dit-on,
le porte aux nues.
Un minuscule cabanon
Mettant en scène deux individus à la forte personnalité, les
Canadiens Paul André Fortier (danseur et chorégraphe) et Rober (sic) Racine
(musicien, plasticien, écrivain), « Cabane » s'articule autour d'un
pauvre cabanon de bois de récupération où les quelques éléments qui
l'entourent, vieux sommiers métalliques, trépieds servant de support à des caméras,
sont détournés de leur fonction originelle : des sommiers, on tire des
sons ; des trépieds, on se sert de perchoir. Dans cet univers absurde et
misérable à la Samuel
Beckett, les deux protagonistes se côtoient sans jamais se
rencontrer. « Je viens du pays où est né le Cirque du Soleil avec ses
moyens techniques et financiers hallucinants, avance Paul André Fortier. J'ai
voulu, moi, créer un spectacle à partir de rien ». Un spectacle
extrêmement structuré cependant, « où tout est travaillé au millimètre »,
où rien n'est laissé à l'improvisation, dont l'exécution requiert beaucoup de
précision.
Dans « Cabane », cette cabane qui veut, bien
naïvement, évoquer un rêve d'enfance, tout paraît absurde, rien n'est
rationnel. « C'est pour nous très libérateur, reprend Paul André Fortier.
Et bien des spectateurs disent quitter « Cabane » dans un état de
vrai bonheur ». Sans doute. Nous y sommes quant à nous restés parfaitement
hermétiques. Et rien dans les propos de Paul André Fortier n'aura éclairé sa
démarche. « J'ai parfois la conviction, quand je conçois un spectacle, que
c'est cela que je dois faire sans pouvoir l'expliquer. Je ne tente plus de
comprendre le pourquoi de mes actes. Mais cela s'explique, s'éclairera plus
tard ». Peut-être que cela s'explique pour lui. Le spectateur, lui, n'a
pas nécessairement cet avantage. Et « Cabane » paraît être un
divertissement élaboré par de grands enfants tout contents d'être ensemble.
Mais pour eux seuls.
Grands élans lyriques
Aux antipodes de ce que fait Paul André Fortier, « Anastylose »
est une chorégraphie de Julien Lestel. On n'en parlerait pas si l'occasion
n'avait été donnée de la voir juste avant le travail du Canadien. Mais en
regard de ce que présente le Festival de Marseille (cette année le Ballet
national de Marseille de Frédéric Flamand, Jérôme Bel, Saburo Teshigawara,
Christian Rizzo...), elle est intéressante parce que symptomatique d'une certaine
nostalgie d'un certain public, comme de l'indécrottable passéisme du milieu de
la danse classique qui peut être encore plus sot et plus étroit d'esprit que le
sont les pires éléments de la mauvaise « danse contemporaine ».
« Anastylose » est un trio écrit sur une
inexplicable succession de compositions de Bach, Scriabine, Schubert,
Beethoven, Mozart, Chopin, Liszt, interprétées au piano et sur scène par
François René Duchâble, enfilées comme des perles,
« arrangées » parfois, et qui s'achèvent en fanfare chorégraphique
sur une page des « Tableaux d'une exposition » de Moussorgsky,
« la Grande Porte
de Kiev ». Un trio, ou plutôt un duo de garçons aimables et lisses dont la
partenaire féminine fait figure d'inutile garniture, tant il paraît
évident qu'il s'agit là d'une histoire d'hommes où la femme n'est qu'un alibi
pour ne point effaroucher les bien pensants.
On avait déjà vu un ouvrage du même danseur, intitulé
« Ames-frères », duo masculin d'un kitsch et d'un sentimentalisme
échevelés, vrai délire narcissique d'homo-érotisme.
Julien Lestel ne tombe pas ici dans les mêmes excès. Et
d'une certaine façon son travail est tout à fait honnête. On veut le
croire sincère, dépourvu d'arrogance, infiniment moins prétentieux en tous cas
que bien des chorégraphes au petit pied qui « font de la danse
contemporaine ». Hélas, cela ne suffit pas à justifier un travail
désespérant de vacuité.
« Telenovellas »
Le problème n'est pas dans le style de danse qu'utilise
Julien Lestel, ce néo classicisme qui peut produire des merveilles pour
autant qu'on ait du talent. Dans le même genre, le chorégraphe américain Lar
Lubovitch avait composé un duo masculin bouleversant d'intensité. Le problème
est que Julien Lestel n'a rien à dire d'intéressant et qu'en plus il le formule
dans un langage totalement creux et désuet auquel on ne peut croire un seul
instant. Ces grands moulinets de bras dont il abuse font sans doute quelque
effet sur les innombrables jeunes filles, dames mûres, jeunes gens sensibles et
vieux messieurs qui semblent l'admirer à outrance. Ce ne sont que de grands
gestes impuissants qui brassent l'air étouffant de l'Opéra de Marseille, lequel
ignore la climatisation en pleine canicule. On n'accablera pas davantage Julien
Lestel. Mais il ne fait que raconter en bien insignifiant ce qu'ont déjà
dit des générations de chorégraphes avec plus ou moins de talent. Il n'y a rien
de neuf, ni de pertinent dans ce qu'il fait. Il travaille dans un esprit de
boudoir, un esprit d'avant-hier qui rassure le public rétrograde et endimanché
venu l'applaudir, autorités municipales en tête. Un public qui, lui, n'a rien
appris, ni rien oublié, à l'instar des émigrés de Coblence, et pour qui l'art
est une cascade de grands sentiments, de larmes et de passion, comme dans les
« telenovellas ». Julien Lestel et ses partenaires sont
des artistes de « telenovellas ».
Face à cela, on réalise combien est rude et méritant
le combat permanent que mène le Festival de Marseille pour conduire cette ville
vers une esthétique en accord avec son temps. Vient-on aujourd'hui en calèche
ou en char à bancs à l'Opéra de Marseille ? Non. En voiture, en métro, en
autobus, après être passé devant les édifices futuristes de Zaha Hadid
construits sur le port de Marseille. L'art, comme les sciences et les
techniques se doit d'innover, d'évoluer en phase avec son époque. Sans rien
ignorer, ni mépriser du passé, en en aimant le magnifique héritage. Mais sans
soupirer sans talent au moyen de formes devenues obsolètes comme les
gramophones à pavillon ou les téléphones à manivelle.
Raphaël de Gubernatis
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